Comment s'en sortir dans le marché actuel?
Le contraste entre mes débuts dans l'industrie, il y a plus de 10 ans, et la réalité d'aujourd'hui est saisissant. Régulièrement, de jeunes profils me contactent pour me demander conseil et je ressens à la fois de l'admiration pour leur niveau et de l'empathie pour les obstacles qu'ils rencontrent. Si vous débutez votre carrière en 2026, sachez une chose: votre situation est objectivement plus difficile que la mienne ne l'a jamais été mais vous êtes aussi, et de loin, bien plus compétents que je ne l'étais à votre âge. Cette dualité est au cœur de la crise de vocation et de la frustration que beaucoup ressentent.
Quand j'ai obtenu mon diplôme en informatique, le monde était différent. Le secteur était en pleine expansion, la demande était insatiable, et un diplôme d'une bonne école suffisait souvent à vous ouvrir les portes. La compétence était attendue mais l'expérience se construisait sur le tas, dans un chaos parfois formateur.
Je me souviens de mon premier emploi comme si c'était hier: j'ai été parachuté sur un projet de refonte d'un projet critique pour un géant des télécoms, un mois seulement après ma sortie de l'école. Je me suis retrouvé à implémenter des fonctionnalités de la nouvelle solution, corriger des bugs directement en production sur d'autres solutions existante alors que je comprenais à peine les concepts de procédure stockée ou la subtilité de la gestion des dépendances en Java avec Maven. L'écosystème était plus simple mais les garde-fous, quasi inexistants.
J'ai appris "à la dure", soutenu par des mentors qui privilégiaient la croissance sur la perfection immédiate, et des nuits blanches passées à stabiliser des systèmes dont je ne maîtrisais pas toutes les couches. L'échec n'était pas célébré, mais il était perçu comme une part inévitable de l'apprentissage. L'industrie investissait dans le potentiel humain, même si cela impliquait une certaine prise de risque.
Aujourd'hui, le tableau a radicalement changé. Les jeunes diplômés qui me contactent sont impressionnants. Ils maîtrisent des stacks technologiques complexes, déploient des architectures sur le cloud, intègrent des pipelines CI/CD avant même d'avoir signé leur premier contrat. Leur niveau technique théorique et pratique est sans commune mesure avec celui de ma génération au même stade. Pourtant, la porte d'entrée est souvent fermée, ou du moins, bien plus étroite.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation:
Une concurrence féroce et multidimensionnelle
Les juniors ne se battent plus seulement entre eux pour une poignée de postes. Ils sont désormais en compétition directe avec des ingénieurs expérimentés, parfois avec 5, 7 ou 10 ans d'expérience, issus des vagues de licenciements massifs qui ont secoué la tech. Pour une entreprise, le choix entre un junior prometteur et un senior immédiatement opérationnel, même pour un coût légèrement supérieur, est souvent vite fait.
L'impact de l'automatisation et de l'IA générative
Comme je l'évoquais dans mon article sur l'évolution du rôle de développeur à l'ère de la Gen AI, les outils modernes ont transformé la productivité. Un développeur senior, augmenté par des assistants IA comme GitHub Copilot, peut désormais abattre une quantité de travail qui était autrefois déléguée à un ou deux juniors: génération de code boilerplate, écriture de tests unitaires, documentation, refactoring simple... Les tâches qui constituaient la porte d'entrée traditionnelle dans le métier s'automatisent.
L'optimisation globale des coûts
Entre l'offshoring de pans entiers du développement et les centres de données qui automatisent la gestion de l'infrastructure (IaaS, PaaS), la place de l'humain en début de carrière se réduit. Les tâches d'administration système ou de déploiement manuel qui formaient de nombreux ingénieurs ont été remplacées par des scripts Terraform ou des consoles cloud. La rentabilité à court terme prime, et l'investissement dans la formation d'un junior local devient plus difficile à justifier face à des alternatives moins coûteuses.
Le sentiment qui en découle est légitime et amer: l'industrie semble parfois sacrifier sa propre relève sur l'autel de la rentabilité immédiate et de l'optimisation à outrance.
Face à ce constat, l'optimisme béat n'est pas de mise. Se contenter de dire "ça va aller" serait une insulte à votre intelligence et à vos efforts. Ce qu'il faut, c'est une stratégie lucide, de la discipline et une résilience à toute épreuve. Voici les conseils que je partage avec ceux qui me sollicitent.
- Une application qui résout un vrai problème: créez un outil pour une association locale, un site pour le club de sport ( navetaan) de votre quartier, ou une petite application pour aider votre famille à s'organiser. Cela démontre votre capacité à comprendre un besoin, à interagir avec des "clients" et à livrer un produit fini.
- Une contribution open-source significative: choisissez un projet que vous utilisez, trouvez un bug ou une petite fonctionnalité manquante, et soumettez une pull request. C'est la preuve que vous pouvez lire du code existant, vous conformer à des standards de qualité et collaborer.
- Un projet personnel déployé avec de vrais utilisateurs: c'est le Graal. Déployez votre application, mettez en place un minimum de monitoring, et gérez les retours de quelques dizaines d'utilisateurs. Cela prouve que vous maîtrisez le cycle de vie complet d'un produit, de l'idée à la maintenance.
- Le problème métier que vous résolviez.
- La solution technique que vous avez implémentée et les raisons de ce choix.
- Les alternatives que vous avez considérées et pourquoi vous les avez écartées.
- Les compromis (trade-offs) que vous avez dû faire (performance vs coût, vitesse de développement vs robustesse, etc.).
- Ce que vous avez appris et ce que vous feriez différemment aujourd'hui.
Le recrutement est un sport à part entière, avec ses propres règles. S'entraîner sur LeetCode est nécessaire, mais insuffisant. Comme je l'explique dans mes conseils pour réussir un entretien technique, la communication est la clé. Savoir expliquer pourquoi vous avez fait un choix technique est plus important que de réciter une solution par cœur.
Pour chaque projet de votre portfolio, préparez-vous à articuler:
Soyez flexible et pragmatique sur la destination
La "Big Tech" (GAFAM & Co.) n'est pas la seule destination valable, loin de là. Il existe des milliers d'entreprises dans des secteurs dits "traditionnels" comme la banque, l'assurance, la santé, l'énergie, l'industrie qui ont désespérément besoin de talents techniques pour leur transformation numérique. Ces entreprises offrent souvent des défis techniques passionnants, comme je l'ai abordé en parlant des systèmes bancaires modernes. Ne méprisez aucun secteur. Apprendre le métier dans une PME où vous aurez des responsabilités étendues est souvent bien plus formateur que d'être un rouage anonyme et hyper-spécialisé dans une multinationale.
Maximisez chaque opportunité: stages et réseautage
Si vous avez la chance d'obtenir un stage, ne le voyez pas comme une simple ligne sur votre CV. Considérez-le comme une audition de trois à six mois. Ne restez pas dans votre coin à attendre qu'on vous donne des tâches. Soyez proactif! Posez des questions intelligentes, intéressez-vous aux enjeux business derrière les choix techniques, proposez votre aide pour créer des liens humains. Le réseau que vous bâtirez sera souvent plus solide et plus efficace que n'importe quel algorithme de recrutement. Un ancien collègue ou manager qui vous apprécie est votre meilleur ambassadeur.
Bâtissez du concret, pas des clones de tutoriels
Un dépôt GitHub rempli de projets "to-do list" ou de clones d'applications célèbres issus de tutoriels ne suffit plus. Cela prouve que vous savez suivre des instructions, pas que vous savez créer de la valeur. Construisez quelque chose de réel, même à petite échelle :
Soyez radicalement honnête sur votre "Pourquoi"
La tech n'est plus un chemin garanti vers la richesse facile et rapide. Si votre motivation principale est le salaire mirobolant promis par les influenceurs, le marché actuel aura raison de votre motivation en quelques mois. La recherche d'emploi peut être longue, frustrante et semée de refus. La seule chose qui vous fera tenir est une passion authentique pour le cœur du métier: la résolution de problèmes. Demandez-vous sincèrement: est-ce que j'aime construire? Est-ce que je suis curieux de comprendre comment les systèmes fonctionnent? Cette passion sera votre meilleur carburant.
Garder le cap: votre résilience est votre plus grand atout
Le marché est brutal, c'est un fait indéniable. Mais la technologie reste et restera le moteur du monde moderne. Les entreprises qui survivront et prospéreront sont celles qui continueront à innover, et pour cela, elles auront toujours besoin d'ingénieurs talentueux.
Si vous traversez cette période difficile avec persévérance, stratégie et en continuant à apprendre sans relâche, vous développerez une résilience et une maturité professionnelle que ma génération, entrée dans un marché plus facile, n'a jamais eu à acquérir aussi tôt. Cette épreuve du feu, si vous la surmontez, fera de vous des professionnels plus complets et plus forts.
L'industrie a besoin de votre sang neuf, de votre énergie et de votre vision. Ne lâchez rien.
TakkJokk,