On a l’outil d’interopérabilité. Il manque encore l’autorité pour l’imposer.
Le 20 juillet 2026, la DGID a fait de SenTimbre l'unique plateforme officielle pour acheter et utiliser les timbres fiscaux au Sénégal. Un compte, un timbre choisi, un paiement en ligne, un QR code en retour. Plus besoin de faire la queue au centre des services fiscaux.
C'est un vrai progrès. Je le dis sans détour.
Et pourtant, en regardant le lancement, une question me revient. Toujours la même. SenTimbre arrive avec son propre compte utilisateur, sa propre authentification, son propre système de paiement. Une nouvelle brique, indépendante, qui s'ajoute à toutes celles que l'administration a déjà déployées ces dernières années.
Le problème n'est pas la digitalisation. C'est la fragmentation
Digitaliser un service isolément, c'est rapide à annoncer. Construire une architecture d'État interopérable, c'est un travail de fond. Moins visible politiquement. Bien plus structurant.
Le Sénégal, comme beaucoup de pays qui digitalisent administration par administration, tombe dans le piège classique. Chaque direction développe sa plateforme. Son propre cahier des charges. Son propre prestataire. Sa propre base d'utilisateurs.
Pour le citoyen, ça donne quoi ? Autant de comptes que de démarches. Un identifiant ici, un mot de passe différent ailleurs, les mêmes pièces justificatives redemandées trois fois. La digitalisation devait réduire la charge administrative. Elle finit par la dupliquer.
Pour l'État, le coût est réel aussi. Chaque plateforme réinvente son paiement, son hébergement, sa sécurité, sa maintenance, au lieu de s'appuyer sur des briques mutualisées. C'est de la dette technique qui s'accumule silo après silo.
Deux pays qui ont fait le choix inverse
L'Estonie construit X-Road depuis 2001. Un système d'échange décentralisé qui connecte aujourd'hui des centaines d'institutions publiques et privées, pour près de 2000 services. Le principe: personne ne construit sa propre plateforme fermée. Tout le monde s'appuie sur une infrastructure d'échange commune, avec une identité numérique unique et réutilisable partout.
La conséquence la plus concrète: l'administration estonienne n'a pas le droit de redemander deux fois la même information à un citoyen. Ce n'est possible que parce que les systèmes se parlent par défaut.
L'Inde a pris un chemin différent avec l'India Stack. Pas un bus d'échange entre administrations, mais un ensemble d'API ouvertes. Identité avec Aadhaar, paiement instantané avec UPI, coffre-fort numérique avec DigiLocker. N'importe quel acteur, public ou privé, peut construire dessus. UPI a résolu un problème que beaucoup de pays connaissent avec le paiement mobile: contrairement à des systèmes fermés qui ne fonctionnent qu'entre utilisateurs d'une même appli, UPI permet les transferts entre applications différentes.
Dans les deux cas, l'infrastructure numérique est traitée comme un bien commun. Personne ne reconstruit l'identité ou le paiement à chaque nouveau projet.
Le Sénégal a déjà sa brique. Encore faut-il que tout s'y raccorde
Et là je dois nuancer quelque chose. Le Sénégal n'a pas ignoré ce diagnostic. Dans le cadre du New Deal Technologique, le gouvernement a déployé e-Jokko, une plateforme nationale d'interopérabilité fondée sur le même principe "Once Only" que l'Estonie. Un citoyen fournit une information une seule fois, les administrations se la partagent ensuite de manière sécurisée.
Un an après son lancement, e-Jokko est déjà déployée dans certains ministères nous dit-on. Son premier cas d'usage concret: l'interconnexion entre la DGID et la Direction générale des douanes.
C'est probablement la livraison la plus importante du New Deal Technologique. Et paradoxalement la moins célébrée.
Mais avoir le bus d'échange ne sert à rien si les nouvelles plateformes ne s'y raccordent pas systématiquement. Rien dans les annonces autour de SenTimbre n'indique qu'elle consomme ou expose des données via e-Jokko. Et c'est là que le problème change de nature. Ce n'est plus un problème d'outil. C'est un problème de gouvernance.
Ce n'est pas à l’equipe de développement de porter ça
Il faut être clair sur un point. La team qui a développé SenTimbre a fait son travail. Livrer une appli fonctionnelle, sécurisée, ergonomique, qui digitalise un service géré au guichet depuis toujours, c'est une mission remplie avec succès.
Ce n'est ni son rôle ni sa responsabilité de vérifier que son schéma d'authentification est compatible avec le reste du système d'information de l'État. Ou que ses API respectent un standard national d'échange. Ça, c'est un travail d'architecture. Et ça doit se faire avant que le développement ne commence, pas après.
Deux fonctions portent normalement cette responsabilité. Trop souvent absentes, ou trop peu outillées, dans ce genre de projet.
L'architecte SI définit, pour un projet donné, comment il doit s'intégrer techniquement à l'écosystème existant. Quel protocole d'authentification utiliser. Quel format d'échange. Comment consommer ou exposer des services vers e-Jokko.
L'urbaniste SI raisonne à l'échelle de tout le patrimoine applicatif de l'État. Il cartographie les systèmes existants, repère les redondances, décide quelles briques (identité, paiement, notification) doivent être mutualisées plutôt que recréées à chaque projet. Et il impose des règles avant même le développement.
Sans ces deux fonctions exercées en amont, chaque direction commande son appli à son prestataire, qui livre un produit qui marche bien sur son périmètre. Mais personne n'a l'autorité ni la vue d'ensemble pour exiger sa conformité au socle commun.
Le Sénégal a créé une instance qui va dans ce sens, le GouvNum, placé sous l'autorité directe de la Primature depuis mars 2025. Sa mission affichée: garantir cohérence et interopérabilité des systèmes publics.
La question qui reste ouverte, c'est de savoir si ce comité descend jusqu'au niveau opérationnel. Revues d'architecture obligatoires, cahiers des charges standardisés, contrôle de conformité avant tout lancement. Ou s'il reste une instance de coordination de haut niveau, sans prise directe sur la manière dont chaque direction conçoit techniquement sa plateforme.
Ce que je retiens
SenTimbre n'est pas un problème en soi. C'est un service utile, bien exécuté sur son périmètre.
Le problème, c'est l'absence, en amont de chaque projet, d'une revue d'architecture qui impose le raccordement à e-Jokko, l'usage d'une identité numérique unique, et le respect de standards communs.
Sans ce contrôle exercé par des architectes et des urbanistes dotés d'une vraie autorité, le Sénégal continuera d'empiler des plateformes performantes individuellement, mais qui ne réduisent ni la complexité pour l'usager ni la dette technique de l'État. Avec ce contrôle, chaque nouvelle plateforme devient une brique de plus qui renforce l'ensemble, au lieu d'un silo de plus.
La digitalisation avance. L'outil d'interopérabilité existe déjà. La vraie question n'est plus technique. C'est de savoir qui, dans l'appareil d'État, a l'autorité d'imposer à chaque direction et à chaque prestataire de s'y raccorder avant le lancement. Pas après.
Notre vrai défi actuellement n’est pas la digitalisation, c’est gérer la fragmentation.
— Ndongo 𝕋𝕠𝕟𝕦x SAMB (@tonux_samb) July 20, 2026
Cela soulève encore le problème sur l’absence d’une couche d’interopérabilité transversale. Sans ça, chaque plateforme réinvente son authentification, son paiement, son stockage de données… https://t.co/XaZ76FaQMx
TakkJokk,